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Sarah-Jeanne Beauchamp-Houde, Le Cœur de Pic et Oh! Violette ou La Politesse des végétaux : déconstruction de l’idéal amoureux par Lise Deharme, Claude Cahun et Leonor Fini

Résumé : Dans L’Amour fou (1937), André Breton valorise une conception fantasmée des relations amoureuses au sein desquelles les femmes sont souvent réduites à une série de rôles figés. Le présent article a pour objectif de mettre au jour une vision plus lucide des relations entre hommes et femmes développée en marge de l’idéal bretonnien, qui s’est quant à lui imposé comme norme dans le mouvement surréaliste. Le centre de la réflexion proposée est la démarche collaborative de l’auteure surréaliste Lise Deharme avec les artistes visuelles Claude Cahun et Leonor Fini, dans Le Cœur de Pic (1937) et Oh ! Violette ou La Politesse des végétaux (1969). Textes et images contribuent dans ces deux œuvres à montrer l’absurdité dans la tentative de limiter les représentations de la féminité à certaines figures chères aux tenants du mouvement ainsi que la vacuité des sentiments amoureux qu’elles inspirent.
mots-clés : Lise Deharme, Claude Cahun, Leonor Fini, surréalisme au féminin, collaboration artistique, dialogues texte/image.
Référence électronique : Sarah-Jeanne Beauchamp-Houde . « Le Cœur de Pic et Oh! Violette ou La Politesse des végétaux : déconstruction de l’idéal amoureux par Lise Deharme, Claude Cahun et Leonor Fini », Revue internationale de Photolittérature n°3 [En ligne], mis en ligne le 19 mars 2021, consulté le 20 mai 2022. URL : http://phlit.org/press/?articlerevue=le-coeur-de-pic-et-oh-violette-ou-la-politesse-des-vegetaux-deconstruction-de-lideal-amoureux-par-lise-deharme-claude-cahun-et-leonor-fini
Auteur de l’article Abstract (EN)

Le Cœur de Pic et Oh! Violette ou La Politesse des végétaux : déconstruction de l’idéal amoureux par Lise Deharme, Claude Cahun et Leonor Fini


André Breton défend la maxime suivante en 1937 dans L’Amour fou : « On ne peut s’appliquer à rien de mieux qu’à faire perdre à l’amour cet arrière-goût amer » (Breton 136). Si cette ultime visée a rallié nombre d’artistes et d’auteurs surréalistes autour du chef de file du mouvement – pensons à Paul Éluard et à Man Ray qui dressent un portrait idéal de la « femme » dans leur ouvrage collaboratif Les Mains libres publié lui aussi en 1937 –, d’autres y ont vu le moteur de créations subvertissant la triple association féminine de la muse-modèle-maîtresse et, du même coup, la conception idéalisée de l’amour qui en émane. L’auteure Lise Deharme ainsi que les artistes visuelles Claude Cahun et Leonor Fini, bien que toutes trois aient évolué au contact du courant avant-gardiste[1], se sont attaquées dans leurs œuvres respectives aux perceptions canoniques de la femme et à son rapport à l’amour. Aussi ces « rôles assignés (femme-enfant, sorcière) et une mythologie du sexe féminin que beaucoup [de créatrices] ont fini par trouver lassants » (Rubin Suleiman 42) sont-ils exploités dans deux ouvrages dits surréalistes[2] que nos artistes ont réalisés en collaboration, soit Le Cœur de Pic (Deharme et Cahun, 1937) et Oh ! Violette ou La Politesse des végétaux (Deharme et Fini, 1969)[3]. Ce deuxième ouvrage se situe entre le roman érotique et le roman d’apprentissage et contient, hors pagination, huit dessins à l’encre de Chine de Fini imprimés sur papier violet, à l’instar de la première et de la quatrième de couverture. C’est principalement sa protagoniste qui, de tous les types de femme imaginés par les créatrices, nous intéresse dans le cadre du présent article puisqu’elle campe, à première vue et de la plus éloquente façon, une figure féminine chère aux tenants du mouvement : celle de la femme érotique[4]. Afin d’avoir une meilleure idée de la genèse de ce personnage séditieux, il est éclairant, dans un premier temps de la réflexion, d’aborder l’album « pour les enfants » Le Cœur de Pic – notons que ce dernier a été publié la même année que L’Amour fou – puisqu’il propose déjà, sous-jacente, une conception de la féminité et de l’amour en marge des idéaux du temps. Si Deharme, dans ses courts poèmes, et Cahun, dans ses saynètes photographiques[5], mettent en scène des personnages dont la part subversive est moins manifeste, l’opposé se produit dans Oh ! Violette ou La Politesse des végétaux où les créatrices remanient de concert les rôles sexués par le biais d’un personnage féminin androgyne, adolescent, montré lors de ses nombreuses aventures charnelles empreintes de perversion. Ainsi, Lise Deharme et Leonor Fini, en se constituant comme un duo créateur, ont produit à quatre mains un livre où le partage de l’identité auctoriale permet de penser le couple par le biais d’un bouleversement des attentes relatives à un idéal de la femme « scandaleusement belle » (Breton 63) tel qu’il a pu être décrit et valorisé par Breton[6].


Remaniement de l’idéal féminin dans Le Cœur de Pic 


Pour Deharme et l’artiste visuelle Claude Cahun, la question des rapports amoureux est abordée en apparente conformité avec l’imaginaire répandu au milieu des années 1930. La décennie marquée par l’apogée du courant surréaliste et des idéaux bretonniens se trouve en effet bien éloignée de celle de post-Mai 68, dans laquelle s’inscrit Oh! Violette ou La Politesse des végétaux. Au premier coup d’œil, l’album se présente sous les allures colorées et fantasques d’un ouvrage destiné à première vue à la jeunesse, tel qu’il est par ailleurs indiqué sur la page de titre. La police utilisée pour accentuer le titre, la première et la quatrième de couverture en carton rigide de couleurs rouge et verte ainsi que les images semblent en effet avoir été finement orchestrées dans le but d’attirer le regard curieux d’un jeune lecteur.


Figure 1 : Couverture du Cœur de Pic


Dans le monde rêvé de Pic, dont le portrait sert de photographie liminale (Fig. 1), les déclarations d’un amour passionné ne manquent pas, à l’instar des contes pour enfants. De surcroît, la féminité est souvent représentée par des fleurs dont la fragilité est la principale caractéristique et dont le seul rôle se limite à celui d’objets de convoitise. Il est question, par exemple, de la déclaration d’amour de Jehan du Seigneur à sa Belle de nuit, qui est condamnée à ne jamais sentir sur ses pétales la lumière du jour :


Belle de nuit


dit Jehan du Seigneur


je donnerais ma vie


pour que tu vives une heure


Ce court poème participe à la création d’un amour fantasmé grâce à l’antithèse « je donnerais ma vie/ pour que tu vives une heure », par laquelle transparaît tout le tragique de la relation impossible qui unit le protagoniste à sa dame bien aimée et qui, du même coup prive cette dernière de voix au profit de la grandiose déclaration. Pour renchérir, le monologue fait face à une photographie (Fig. 2) où un être anthropomorphe se pâme devant une Belle de nuit, qui le domine dans l’espace photographique par son aspect longiligne et par la couleur pure de ses pétales, que l’on devine blancs.